L’obsolescence programmée, derrière cette expression se cache un concept de fabrication industriel né il y a près de 100 ans, et visant à concevoir des produits dont la durée de vie a été programmée. Quels sont les mythes et les réalités sur l’obsolescence programmée ?
En mars 2011, la chaîne de télévision franco-allemande « Arte » a diffusé un documentaire traitant de l’obsolescence programmée. Ce documentaire à charge, a été réalisé en prenant quelques raccourcis inévitables, en délimitant mal les frontières entre les différents types d’obsolescence programmée et en évoquant un concept politique appelé « la décroissance ». Voir la vidéo sur l’Obsolescence Programmée
Ces brèches ont suscité quelques incompréhensions et ont permis aux sceptiques du concept et aux détracteurs de la décroissance d’avancer un certain nombre d’arguments à décharge. Cependant, bien que comportant quelques lacunes, certains arguments de ce documentaire sont plutôt pertinents et méritent de s’y attarder un instant, car effectivement tout n’est pas aussi simple que ce que nous exposent les différents protagonistes du débat.
Qu’est-ce que l’obsolescence programmée ? C’est quoi au juste ?
Aux prémices de l’ère industriel dans les années 20, un concept de fabrication visant à accroître la demande des consommateurs pour un produit est né, c’est « l’obsolescence programmée ». Ce concept part d’une analyse simple : si un consommateur voit son appareil tomber en panne au bout d’un certain temps, il sera contraint d’en acheter un nouveau plus rapidement, et de ce fait il permettra aux fabricants du secteur d’encaisser plus régulièrement des bénéfices.
La première application à grande échelle de ce concept est attribuée au Cartel de Phœbus, le premier cartel international de l’histoire. Il rassemblait autour d’un certain nombre d’ententes commerciales les sociétés General Electric, Philips, Osram, Tungsram, La Compagnie des Lampes et Associated Electrical Industries, pour le contrôle de la vente et de la fabrication des lampes à incandescence.
Le Cartel de Phœbus a œuvré sur plusieurs fronts, dont la fixation des prix et la limitation de la durée de vie des ampoules. Les sceptiques au concept d’obsolescence programmée avancent comme premier argument que les autorités antitrust du Royaume-Uni qui ont enquêté et condamné le cartel dans les années 50, ne l’ont fait que sur la base d’un accord sur les prix entre les membres du cartel, en les blanchissant sur une entente visant à réduire la durée de vie des ampoules.
Si au Royaume-Uni, il était difficile de condamner le cartel sur la base d’une entente visant à réduire la durée de vie des ampoules en la fixant à 1000 heures, sous prétexte de normalisation. Aux États-Unis, les membres du cartel ont été effectivement condamnés pour s’être entendus sur la réduction de la durée de vie des ampoules. A cette époque, les fabricants de lampes à incandescence n’ont pas utilisé que la normalisation pour arriver à leurs fins, ils ont aussi déposé un grand nombre de brevets sur des ampoules à incandescence ayant une très longue durée de vie, couvrant ainsi leurs arrières. Une fois condamnés, les fabricants n’avaient pas d’intérêts commerciaux à rallonger la durée de vie des ampoules, le système fonctionnait très bien ainsi et les normes étaient définies.
Le design industriel et l’obsolescence programmée
Dans les années 50, porté par Brooks Stevens, l’un des plus importants designer industriel américain du 20e siècle, ce concept a évolué vers une notion plus marketing de l’obsolescence programmée. Au travers de ce concept, le designer entendait séduire le consommateur plutôt que de le lui imposer. C’est ici que l’obsolescence programmée a trouvé son moteur.
Séduire régulièrement le consommateur avec de nouveaux appareils au design novateur et créer le désir insatiable d’avoir le modèle dernier cri, est devenu un argument de poids pour les industriels qui limitaient la durée de vie de leurs produits. Ils avaient le moyen de limiter la durée de vie de leur produit tout en expliquant aux consommateurs que le produit suivant était mieux que le précédent.
Evidemment, les industriels ne limitent pas tous techniquement la durée de vie de leurs produits pour les rendre obsolètes dans le but de créer le besoin chez les consommateurs. Mais concrètement, un produit dont la durée de vie est limité leur permettra de vendre plus régulièrement si ils exploitent les leviers marketing adéquats, et les techniques pour limiter la durée de vie d’un produit sont nombreuses de nos jours. Le mécanisme consumériste actuel est si vicieux que même si un fabricant ne tient pas à limiter la durée de vie de ses produits, il y est contraint de différentes manières.
Les grandes marques internationales qui maîtrisent très bien les différentes stratégies marketing incitant à l’achat comme Apple peuvent se permettre de programmer techniquement leurs appareils pour qu’ils soient hors d’usage au bout d’un certains temps. Ce fût le cas avec les trois premières générations d’iPod dont la durée de vie de la batterie avaient été programmée pour 18 mois. Le consommateur qui ne pouvaient pas changer la batterie car introuvable, était contraint de jeter l’appareil et d’en acheter un nouveau. En 2003, un recours collectif a été intenté contre Apple aux Etats-Unis. La firme a préféré éviter le procès et a mis en place un service de remplacement des batteries, a offert un bon d’achat à ses clients mécontents et a fixé une garantie de deux ans sur ses iPods.
Les différents types d’obsolescence programmée
Lorsqu’on évoque l’obsolescence programmée, on pense immédiatement à la stratégie commerciale visant à concevoir techniquement un produit avec des défauts pour qu’il tombe en panne au bout d’un certain temps ou d’un certain nombre d’utilisation. Ce procédé existe certes, mais le concept de l’obsolescence programmée est plus insidieux que cela. L’obsolescence d’un produit peut se programmer par le biais de défauts fonctionnels, mais aussi de manière indirecte, par l’incompatibilité, par la péremption ou encore de manière subjective avec les critères esthétiques, les tendances etc.
Le plus scandaleux étant certainement le fait de programmer un appareil pour qu’il soit techniquement hors d’usage, comme c’est le cas avec certaines imprimantes dotées d’une puce électronique la mettant automatiquement hors d’usage au bout d’un certain nombre d’impression alors qu’elles sont encore en parfait état de fonctionnement. C’est aussi le cas avec certaines cartouches d’encre, qui sont équipées d’un composant électronique indiquant un faux niveau d’encre aux logiciels d’impression, le consommateur jette la cartouche alors qu’il aurait pu faire encore quelques impressions avec.
L’obsolescence programmée de manière indirecte
Un produit peut devenir obsolète alors qu’il est parfaitement fonctionnel. Simplement du fait que les composants qui y sont associés ne sont plus disponibles à la vente. Cette obsolescence programmée est très courante sur le marché de la téléphonie mobile, lorsque la batterie d’un téléphone portable est hors d’usage et qu’il n’est pas possible d’en trouver une neuve sur le marché, le consommateur sera contraint de remplacer son téléphone mobile.
C’est aussi le cas pour les imprimantes dont les cartouches d’encres deviennent introuvable sur le marché, le consommateur n’a pas d’autre choix que d’acheter une nouvelle imprimante.
L’arrêt de la production de consommables ou de pièces détachées est une technique très courante qu’utilisent les industriels pour rendre obsolète leurs produits. Si on ne peut pas réparer un appareil car une des pièces est introuvable, on est contraint d’en acheter un nouveau.
Planifier l’obsolescence est très courant dans le monde des logiciels. Si la maintenance d’un logiciel est arrêté comme le fait régulièrement Microsoft pour des versions de son système d’exploitation Windows que la firme considère comme « obsolètes », le consommateur sera contraint pour diverses raisons de s’équiper de la dernière version. Dans le cas des systèmes d’exploitation de Microsoft ou d’Apple, cela induit l’obsolescence de périphériques trop anciens pour être gérées par des versions récentes.
L’obsolescence programmée telle qu’elle est pratiquée ici est souvent un effet de bord de la société de consommation qui produit sans cesse de nouveaux produits, rendant les anciens obsolètes avec le temps, même s’ils sont toujours fonctionnels.
Le véritable problème est que le choix n’est pas laissé au consommateur et que beaucoup d’industriels exploitent sciemment ce procédé pour vendre plus fréquemment de nouveaux produits. Le consommateur pris en otage n’est que le vecteur de croissance de ces compagnies qui pour satisfaire leurs actionnaires doivent sans cesse afficher des taux de croissance positifs.
L’obsolescence programmée par l’incompatibilité
On l’observe fréquemment dans le secteur de l’équipement informatique, cette méthode a pour but de rendre un matériel obsolète en le rendant incompatible avec des versions récentes d’autres matériels.
Lorsque que Microsoft a créé l’extension .docx pour les fichiers créés sous Word, l’entreprise a rendu obsolète les anciennes versions de Word qui ne prennent pas en charge ce format de fichier. Et lorsqu’un format de fichier ancien n’est plus pris en charge par les versions récentes, le logiciel qui a créé le format trop ancien devient obsolète. Changer de format ou de standard est nécessaire pour certaines innovations, mais ils sont aussi utilisés comme artifices pour générer des achats.
L’obsolescence programmée par la péremption
Des dates de péremption sont précisées sur certains produits. On retrouve ces dates de péremption principalement sur les produits alimentaires et les boissons, mais aussi sur des produits pharmaceutiques, cosmétiques et contenant certains composants chimiques.
Dans certains cas, ces produits sont encore utilisables après cette date mais pour des raisons de sécurité la plupart des consommateurs les respectent scrupuleusement. Un aliment dont la DLUO a été dépassée ne présente pas forcément de risques pour la santé, contrairement à un produit dont la DLC est dépassée. Ce type d’obsolescence programmée peut entrainer un gaspillage alimentaire important.
L’obsolescence programmée serait « souhaitée » par les consommateurs ?
La durée de vie d’un produit est une qualité directement ou indirectement désirée par les consommateurs, elle entre dans le processus de design industriel d’un produit. Si le consommateur veut un produit ayant certaines propriétés à bas prix, des éléments dans la fabrication devront être négligés dans le but d’optimiser le rapport qualité-prix de ce produit.
Le problème posé par cet élément fréquemment mis en avant par les industriels est que cela implique que le consommateur soit informé de la durabilité de ce produit. Hors, c’est rarement le cas. Et lorsque c’est le cas, quel élément prouve que le produit, qui est présenté comme ayant une durée de vie plus courte, n’a pas été « saboté » pour en limiter sa durée de vie ? Deux produits présentés comme ayant des durées de vie différentes pourraient avoir la même durée de vie si on enlève le défaut fonctionnel volontairement ajouté.
Lorsqu’un consommateur se rend chez un revendeur de produit électroménager et que tous les congélateurs ont la même durée de garantie, comment savoir si l’un d’entre eux sera plus durable ? Pourquoi ici la durabilité n’est pas utilisée par les fabricants comme qualité de vente ?
Il est vrai que beaucoup de consommateurs n’ont pas une trésorerie leur permettant d’acheter le produit le plus durable car son prix serait théoriquement plus élevé que le produit le moins durable. Mais si une personne qui dispose de la trésorerie nécessaire choisit le critère de la durabilité, pourrait-elle vraiment trouver un produit durable ? Lorsqu’une personne veut acheter un sèche-cheveux, quelle garantie a-t-elle que celui a 45€ durera plus longtemps que celui à 15€ ? Le prix est un indicateur tellement manipulé par les industriels qu’il n’est plus un indicateur fiable.
Le modèle de l’obsolescence programmée
Le modèle économique des différentes techniques d’obsolescence programmée doit répondre à deux principes fondamentaux. Le fabricant ne doit pas avoir trop de concurrents sur son secteur et la durée de vie programmée par le fabricant doit restée secrète.
Les partisans de l’obsolescence programmée expliquent que cette technique permet de dynamiser un marché et créer des conditions favorisant l’innovation. Savoir quand un produit arrivera en fin de vie permet d’anticiper et de modéliser les évolutions des ventes dans le temps, cela permet de planifier les investissements industriel et cela limite les risques économiques.
Placée au cœur de notre société de consommation, l’obsolescence programmée même avec ses dérapages a indéniablement favorisé le progrès technologique, et ces technologies ont permis à nos sociétés d’évoluer, mais à quelle prix ? La pertinence de ce concept remet en cause une partie des fondements de nos sociétés et tout le problème du modèle consumériste évoqué par les personnes radicalement contre l’obsolescence programmée est là. Dans un monde avec des ressources finies, il n’est pas possible de penser avec un modèle de croissance infini.
Outre une consommation importante des ressources naturelles, l’obsolescence programmée pose aussi la question des déchets induits et de la gestion de ces déchets.

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